Neutralité du net, mon œil !

C’est une victoire historique. Enfin, c’est ce qu’on peut lire sur les réseaux sociaux après que la Federal Communications Commission (FCC), l’équivalent de l’ARCEP, gendarme des télécoms en France, ait voté par 3 voix contre 2 la neutralité du net. En clair, il s’agit outre-atlantique d’affranchir Internet de son statut de service commercial et d’en faire un service de première nécessité comme l’eau, et l’électricité. Avec toutes les contraintes que cela suppose et en particulier l’obligation de non discrimination des flux. En d’autres mots, l’interdiction de rendre tel ou tel service prioritaire sur la connexion internet d’un utilisateur. Et par voie de conséquence l’interdiction aux opérateurs de faire payer aux éditeurs de sites et aux fournisseurs de contenus des accès prioritaires sur leurs réseaux. Super ! Du moins, sur le papier.

En effet, même si la démarche est louable (et j’abonde personnellement en ce sens), rien ne dit que dans les faits ça se passera ainsi entre opérateurs et fournisseurs de contenus. Tout d’abord parce que techniquement, entre ces deux types d’acteurs il y a ce qu’on appelle des interconnexions. En gros, des tuyaux de chaque côté qui permettent de faire circuler les données d’un réseau à un autre. Plus il y a de données à faire transiter, plus les tuyaux doivent être gros. Seulement, ces tuyaux, chacun les finance de son côté : les fournisseurs de contenus investissent dans les leurs d’un côté, les opérateurs dans les leurs de l’autre. Il faut donc que les tuyaux soient de la bonne taille de chaque côté, sinon on a un goulet d’étranglement. Ce qu’on a connu un temps chez les abonnés Freebox avec Youtube où les interconnexions étaient saturées le soir.

C’est là que ça se devient délicieux : s’agissant d’équipements sur des réseaux privés, physiquement parlant, chaque opérateur est libre de dimensionner ses interconnexions comme il l’entend. Un merveilleux levier pour faire pression sur les fournisseurs de contenus. Rien ne dit, par exemple, qu’un opérateur comme Orange ne serait pas tenté de surdimensionner les interconnexions ou proposer des infrastructures en cœur de réseau à des tarifs préférentiels à Dailymotion pour mieux distancer Youtube. Rien ne dit, par exemple, qu’un opérateur comme Numéricâble-SFR ne serait pas tenter de pousser à la négociation d’achat d’espace par Microsoft auprès de la régie publicitaire Mag&NewsCo en contrepartie d’un investissement par l’opérateur dans les interconnexions pour Outlook ou Skype. Rien ne dit, par exemple, qu’un opérateur comme Iliad/Free ne serait pas tenter de profiter de la façon dont structuré son réseau Freebox (réseau privé pour la téléphonie, la TV et les services intégrés d’un côté, réseau public pour Internet de l’autre) de mieux dimensionner les interconnexions privées avec Canal+ Groupe dans le but de fournir un meilleur service sur ses services de VOD et de télévision de rattrapage intégrés à sa box tout en ne touchant pas les mêmes services accessibles par Internet. Et ce ne sont que quelques exemples de ce qu’on peut faire en France où des obligations de neutralité peuvent facilement être contournés sans toucher un seul instant aux dites neutralités.

Autrement dit passer par des fenêtres sur mesure plutôt que de passer par des portes standardisées. Et je ne pense par que sur point, la Quadrature du Net me contredise. Je pense qu’il faut désormais penser autrement : le temps où les consommateurs achetaient de l’Internet auprès de leurs opérateurs est dépassé. Aujourd’hui, les consommateurs achètent des services numériques auprès de leurs opérateurs, lesquels ne sont pas de l’Internet. On peut donc garantir une certaine forme de neutralité d’Internet, il n’y aura jamais de neutralité dans la fourniture de services, et encore plus pour les services à valeur ajoutée. Ne l’oublions pas : les fournisseurs d’accès à Internet ne sont plus que cela et c’est justement sur le « plus que cela » qu’il est possible aux opérateurs d’augmenter leurs revenus moyens par utilisateurs, autrement mieux connu comme ARPU : Average Revenue Per User.

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