Ce jour où j’ai décidé de fuir la capitale

Paris. C’était au tout début des années 2000. À l’époque, je bossais à deux pas de la station Notre-Dame de Lorette. Matin et soir j’arpentais les quais de cette station. Je me souviens de ce virage serré en sortie de station et de ces rames qui font hurler leurs roues sur l’acier usé des rails. De cette odeur particulière, mélange de crasse, d’humidité stagnante qu’on pourrait croire sortie d’une bouche d’égout cachée derrière un distributeur de friandises, de la pollution stagnante, réchauffée au rythme des rames qui marquent l’arrêt. De ce mauvais éclairage qui donnait encore plus sale mine aux visages tristes des parisiens, pas encore réveillés aux premières heures de la journée, aux traits tirés alors que la soirée n’a pas encore commencé. De ces attentes, parfois longues, ou personne ne se parle, station debout avant de disparaître par la première rame, dans le silence de la solitude. Silence brisé parfois par un sans domicile fixe, révolté contre cette société de merde qui ne le comprend plus, qui ne l’entend plus. Et il y a eu ce jour qui a ponctué la routine, ma routine, qui m’a définitivement marqué l’esprit, qui a influencé mon futur.

Ma journée de boulot et mes collègues étaient déjà derrière moi, je retrouvais l’atmosphère pesante de la ligne 12, prêt à affronter le flot abondant de voyageurs qui me rejoindraient à Saint-Lazarre pour filer, comme moi, vers le Sud de Paris. J’étais pressé de pouvoir m’enfermer dans ma bulle, dans le calme de mon appartement au 4ème étage de la rue de Vaugirard. Loin du tumulte de cette ville où airent des personnes tristes et fermées. Un début de soirée comme les autres. La routine, quoi.

Enfin le crissement d’une rame de métro dans l’obscurité du tunnel. Encore quelques instants puis les phrases, le conducteur, l’odeur de la rame qui m’enveloppe dans son courant d’air, le bruit des freins, celui des portes qui s’ouvrent. Répétitions inlassables du quotidien. Des voyageurs descendent et sort à quelques portes de moi un homme bedonnant, crasseux, la barde et les cheveux à l’abandon. La marche entre la voiture et le quai est devenue un obstacle infranchissable sous l’effet de l’alcool qui coule dans ses veines. Immanquablement, c’est la chute. Une lourde chute. La tête la première contre le sol enrobé de la station.

Les voyageurs qui, comme moi, attendaient sur le quai s’engouffrent dans la rame qui sonne déjà la fermeture des portes. Comme si rien ne s’était passé. Comme si cet homme allongé, hagard, à même le quai, était transparent. Comme s’il n’existait pas, comme s’il n’existait plus. Comme si ces hommes et ces femmes pressés refusaient qu’il puisse, ne serait-ce que quelques secondes, quelques minutes, venir troubler davantage leur petite existence bien réglée. Les quelques voyageurs qui étaient, eux, descendus avaient dû s’échanger le mot en croisant ceux qui montaient, prêtant un regard curieux et distant à cette forme allongée. Des bruits de pas pressés, le bruit de la rame déjà en mouvement et déjà presque plus personne dans la station.

L’homme reprend tant bien que mal ce qui lui reste d’esprit, à quelques centimètres du bord du quai. Une situation périlleuse où un mauvais mouvement aurait pu le faire basculer définitivement sur les rails électrifiés du métro et mettre un terme prématuré à sa triste existence dans l’indifférence la plus totale. Finalement une femme restée sur le quai va vers lui, je la rejoins. Nous mettons l’homme en sécurité, à distance raisonnable de la bordure du quai. Il a une plaie rouge vif qui coule sur le front et une perle de sang à la lèvre. Le chef de station est appelé et prend le relais. Les secours arrivent et emmènent l’homme.  Je suis abasourdi par tant d’indifférence.

La suite, je ne m’en souviens plus vraiment. Choqué par l’égoïsme de tous ces anonymes dont l’inaction aurait pu coûter une vie, celle d’un être humain, j’ai finalement attrapé une rame pour rentrer chez moi, redevenir anonyme comme les autres. C’est ce soir là que j’ai décidé que, définitivement, il me fallait quitter Paris. Quitter les parisiens. Fuir loin de cette zone à l’humanité sinistrée.

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